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Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

*balades en absurdie - instantanés - portraits - réflexions sur le temps - exalter l'expertologie *


Le style

Publié le 24 Juin 2021, 13:25pm

Catégories : #Critiques

Le style

J'ai acheté, il y a peu, un carton plein de livres. Un peu déçu, malgré mon désir de faire de nouvelles découvertes...

Je sais, vous allez me dire que j'ai une dent contre les enseignants (et c'est vrai). Mais force est de reconnaître, en toute objectivité par ailleurs, qu'ils le méritent bien. Sous prétexte qu'ils ont une bonne pratique de la langue, qu'ils ont fait des études littéraires, ils pensent qu'ils peuvent automatiquement pondre un best-seller qui laissera entrapercevoir leur super-intelligence intersidérale cosmique. Et j'en passe. Alors que ce sont juste des torchons à peine élaborés, poussifs.

Je me suis laissé ainsi séduire par le titre : Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariés, d'une incertaine Ingrid Thobois. C'est laborieux, inintéressant au possible, niais. Voulez-vous que je vous dise ? Malgré mon intérêt pour la vie en Afghanistan - qu'elle n'aborde d'ailleurs qu'à la marge* - pour nous balader dans ses états d'âme d'adolescente ingrate et boutonneuse ; c'est tellement plat que, contrairement à mon habitude de décrocher avant la cinquantième page - je me suis accroché - j'ai laissé tomber le pavé (intellectuel, parce que l'ouvrage ne fait pas 150 pages, en format poche) à la page 80. Trop lourd. Moisissure intellectuelle, branlitude du cerveau.

J'en ai ouvert un autre, au titre provoquant : Je hais internet, d'un Jarett Kobek qui n'aurait jamais dû sortir de l'anonymat où il était chez lui, bien au chaud. Le fait qu'il soit publié par Pauvert, éditeur que je connais peu, m'avait impressionné. Eh bien ! ça n'aurait pas dû. Dans ce pavé massif de 350 pages, autant physique que - même "intellectuel" est trop pour le qualifier -, en fait écrit par un ordinateur, avec des routines, on se noie. C'est d'un inintéressant à mourir. Je me suis accroché, pourtant, me disant qu'au-delà des premières pages (d'où ma limite de 50), il nous délivrerait son sublime message. Même pas. C'est chiant comme la pluie, plat comme un roman américain moyen, répétitif, inepte. Intérêt nul, hormis pour quelques échappés de Sainte-Anne, traînant dans les couloirs d'une maison d'édition branchouillée, et cultivant l'entre-soiE.

Outre les répétitions (car les américains ne savent pas écrire, c'est un fait bien connu ; ils mettent à chaque phrase le même sujet, un verbe au hasard, un complément, point, nouvelle phrase, nouveau calvaire), outre les répétitions donc inhérentes à la phraséologie américaine (c'est normal, faut que l'Américain moyen, très très moyen, tel les suprémacistes blancs ou les anti-avortement ou encore ardents défenseurs de la NRA - National Rifle Association - qu'on voit régulièrement manifester), nous avons des routines. On cite CIA : des paragraphes et des paragraphes de références, tirés d'un listing informatique improbable et parfaitement quelconque - très quelconque - nous sont déversés, censés être des révélations mondiales, comme si on ne savait pas que toutes les saloperies qui se passent dans l'univers sont sorties d'un bureau de la CIA, où un mec paranoïaque et malade mental a pondu cette merde brillante, destinée à nous ramener au zéro absolu de la pensée et à la consommation de Coco-Colo maximale.

Toutes les deux pages en moyenne, à chaque fois qu'un nouveau personnage entre dans le récit, ou même quand il revient, on a une référence à sa couleur de peau. Détail d'une importance capitale pour un Amerloque, il faut croire. Oui mais attention ! Le Jarett n'est pas n'importe qui, c'est un intello, du moins tel s'est-il décrété. Il ne nous dira pas donc : c'est un noir, ou un black, ou une personne de couleur ; il ne nous dira pas : c'est un blanc. Non, tout tourne, sophistication suprême, raffinement d'un esprit bien supérieur à la moyenne (déjà bien basse, hein, nous l'avons déjà dit - je le répète tout de même pour ceux à qui aurait échappé cette précision basique, un peu à la Jarett, d'ailleurs -) autour de la présence de la mélanine. Ou de son absence.

J'exagère ? Je cite : " KOBE BRYANT (en majuscule, comme chaque début de paragraphe, comme une sorte de devoir scolaire - note perso) était un basketteur avec de la mélanine au niveau des cellules basales de son épiderme " (page 79)

Plus haut : "ADELINE N'AVAIT PAS DE DE MÉLANINE au niveau des cellules basales de son épiderme" (page 18 - réalisé en copier-coller, comme le fait Jarett)... "KEVIN KILLIAN était marié à un autre écrivain de génie du nom de Dodie Bellamy. Kevin était homosexuel. Dodie était une femme. Dodie possédait très peu de mélanine au niveau des cellules basales de son épiderme." (page 37). Etc. etc.

Un vocabulaire et un style, on dirait qu'il s'adresse à des lecteurs du Club des Cinq - et encore, je me demande si le style du Club n'est pas un peu plus sophistiqué - ou à des débiles mentaux. Bien sûr, ça se prétend être de l'humour. C'est lourd, glaiseux, bouseux. Il n'y a qu'un intello à la Coluche pour trouver cela délectable.

Autre auteur, un peu plus hexagonale quant à elle, bien qu'avec un nom d'origine ibérique. Isabel Ascensio et son délit de gosse, chez les éditions du Rouergue. Ayant fusionné avec Actes Sud, apprends-je à l'instant grâce à Wikipédia. Là, comment dire ? C'est aride. Des termes choisis, certes. Des phrases bien construites. Des paragraphes alignés au cordeau. Tout bien construit, quoi. Oui, mais ça sent le ciment, la brique, le fil à plomb ; ça n'a pas d'âme, pas de tripes, pas de couilles, pas d'émotions. Le Sahara, la pampa, la banlieue de Trifouilly-les-Oies et ses carcasses de bagnoles renversées et calcinées. Pour filer la métaphore entreprise avec dame Thobois, ci-haut mentionnée, je me suis demandé si Isabel n'avait pas un clitoris au niveau des méandres encéphaliques, en une jouissance idéelle, dénuée de tout contact avec la réalité terrestre. J'en suis à la page 54, je m'accroche, je me dis : tu ne peux pas tout rejeter quand même, fais un effort !

Et pourtant ! on est loin de la grâce d'un Grégoire Delacourt, du style fluide d'une Fred Vargas, de la prose délicate d'un Stéphane Hoffmann que je viens de découvrir (Des filles qui dansent/Des garçons qui tremblent - volume double, en poche). Même Houellebecq, que pourtant je redoutais - et qui est bien azimuté, il faut le reconnaître - et que j'ai découvert au travers de Extension du domaine de la lutte et Plateforme, est largement plus à la hauteur.

Une agréable découverte : Pascal Fioretto, un nègre, qui se fait plaisir et pastiche tour à tour Denis-Henri Lévy (DHL), Christine Anxiot, Fred Wargas, Marc Lévis, Mélanie Notlong, Pascal Servan, Bernard Werbeux, Jean d'Ormissemon, Jean-Christophe Rangé, Frédéric Beisbéger et Anna Galvauda, dans un polar échevelé : Et si c'était niais ? La parodie commence à l’énoncé des noms des auteurs ; leur style est analysé, disséqué, reproduit, quasi à l'identique. On voit l'enflure.

Un peu A la manière de... par Paul Reboux et Charles Müller. Un opuscule savoureux. Je vous en livre le résumé sur le site de la FNAC : Les Mémoires d'Outre-tombe vous tombent des mains ? L'aventure de Troulala rendra digestes les pages du vicomte. Les romans fleuves de Tolstoï vous paraissent interminables ? L'édifiante entreprise d'Ivan Labibine Ossouzoff saura vous dérider. Les tragédies de Racine vous enchantent ? L'inédite " Cléopastre " vous fera verser des larmes, mais de rire. Et puis vous apprendrez avec Déroulède comment l'amour du drapeau rend celui-ci comestible, vous constaterez que l'amour des pauvres pour la comtesse de Ségur, doit faire l'objet d'un entier dévouement de l'âme et du corps... A la manière de... a constitué le premier succès de la jeune maison fondée par Bernard Grasset. Ce premier volume fut suivi de trois autres. Olivier Barrot a pris le parti de réunir en 2 volumes une quarantaine de pastiches. Si la plupart des écrivains sont des classiques, certains, dont la gloire s'est estompée avec les années, sont présents grâce à l'inspiration qu'ils firent naître chez Paul Reboux et Charles Muller.

Du coup, j'en venais à oublier tous les chieurs de copie, Héroïc Fantasy et Polar Féérique à la clé, qui nous pondent tous la 8ème merveille du Monde. Comme disait Henri Jeanson : "Je vous ai lu ce matin, monsieur,d'un derrière distrait "

(*) Rien à voir avec Les hirondelles de Kaboul, ou encore  Les Cerfs-volants de Kaboul...

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