J'ai vu, hier, enfin, le film de Ladj Ly. Le synopsis :
Le film commence par des images des Champs-Élysées, où une foule en liesse fête la victoire de l'équipe de France à la coupe du monde de football en Russie, en 2018, pour un moment de fraternité éphémère.
La caméra passe ensuite à Stéphane, un policier qui a quitté Cherbourg afin de se rapprocher de la mère de son fils et d'intégrer la brigade anti-criminalité de Montfermeil où il fait équipe avec Chris et Gwada. Lors de la première tournée quotidienne de l'équipe nouvellement formée, le trio rencontre les personnes influentes du quartier. Stéphane essaie de prendre ses marques, et doit faire face aux provocations de Chris qui le met sous pression et agit en caïd auprès de la population.
Cette journée est marquée par une altercation entre les gitans d'un cirque et les habitants de la cité. Un jeune Noir aurait volé le lionceau Johnny, et ses propriétaires menacent le quartier de représailles violentes si l'animal n'est pas ramené dans les 24 heures. Arrivé sur les lieux de la dispute qui dégénère de plus en plus, le trio de la BAC s'interpose, et Chris promet de s'occuper de l'affaire.
Durant leurs recherches, les policiers découvrent, sur un réseau social, des photos du lionceau dans les bras du jeune Issa, qu'ils retrouvent sur le terrain de football et qu'ils tentent d'interpeller ; mais une vingtaine de jeunes s'interposent et permettent à Issa de s'enfuir. Après une poursuite dans les rues de la cité, Issa est rattrapé et menotté. Mais les policiers sont à nouveau pris à partie et caillassés. Dans le feu de l'action, Gwada tire à bout portant au LBD sur Issa, le touchant au visage.
Le trio réalise alors qu'un drone est en train de les filmer. Tentant d'étouffer l'affaire, Chris refuse d'emmener Issa à l'hôpital et ordonne de retrouver d'abord la vidéo. Avec Gwada, il se rend chez un indicateur pour obtenir plus d'informations sur le propriétaire du drone, tandis que Stéphane va dans une pharmacie pour tenter de soigner Issa qui reprend peu à peu conscience. Chris parvient à identifier et retrouver le propriétaire du drone, un ado nommé Buzz. Mais à leur arrivée, Buzz s'enfuit. Après une course poursuite, il parvient à se réfugier dans un restaurant kebab et confie la carte mémoire contenant la vidéo à Salah, le gérant du restaurant, délinquant repenti et Frère musulman, respecté dans la cité. Tandis que Chris essaie d'obtenir la carte par la menace et la force, Stéphane choisit de négocier avec Salah pour la récupérer. Invoquant un accident, il assure qu'Issa est hors de danger et qu'un compromis est possible. Salah lui remet alors la carte.
Un peu plus tard, la patrouille de la BAC (Issa est toujours avec eux) repère le lionceau et le ramène au cirque, sain et sauf. Le propriétaire est dans la cage, en train d'entraîner un lion adulte. Les policiers demandent à Issa de s'excuser. Mais soudain, le gérant du cirque saisit l'adolescent et s'enferme avec lui dans la cage du lion, qui se met à rugir et se montre très menaçant. Stéphane met alors en joue le lion, menaçant de le tuer, pour assurer la protection d'Issa. Le gérant remet alors aux policiers Issa apeuré, qui a uriné dans son pantalon. Après cet épisode, le trio relâche Issa, mais Chris lui ordonne de dire à son entourage qu'il s'est blessé tout seul en tombant.
La journée s'achève enfin, et chacun rentre chez soi. Plus tard, Stéphane et Gwada se retrouvent dans un bar. Stéphane demande des comptes à Gwada sur la bavure. Gwada lui explique avoir paniqué, « pété un câble » et tiré sans réfléchir. Stéphane lui reproche de ne pas assumer sa responsabilité, mais lui remet néanmoins la carte contenant la vidéo.
Le lendemain, pendant leur tournée, les policiers remarquent qu'ils sont suivis de près par des jeunes. Ils se retrouvent rapidement encerclés, et après le tir d'un gros pétard de feu d'artifice dans leur voiture, ils sortent et coursent les jeunes dans un immeuble. Mais un piège les attend : ils sont encerclés à un étage et essuient des jets de projectiles et de feux d'artifice. Malgré les tirs de grenade de désencerclement et de LBD, ils ne parviennent pas à s'échapper. Chris est blessé à l'œil par une bouteille, tandis que Stéphane tambourine à une porte d'appartement, espérant de l'aide. C'est, en fait, le logement de Buzz… Alors que l'on s'apprête à leur ouvrir, Issa arrive à l'étage supérieur, cocktail Molotov à la main, prêt à le lancer sur eux. Stéphane sort son pistolet et tente de le raisonner, le tenant en joue. Tous deux s'observent longuement, chacun semblant hésiter à passer à l'acte, sous le regard de Buzz, qui voit la scène à travers le judas de la porte.
Le film laisse le spectateur sur ce plan de la confrontation entre Stéphane et Issa qui continuent à s'observer, et s'achève par cette citation des Misérables de Victor Hugo :
« Mes amis, retenez ceci :
il n'y a ni mauvaises herbes,
ni mauvais hommes,
il n'y a que de mauvais cultivateurs. »
Franchement ? Un film très marquant, dont on ne peut pas ressortir indifférent.
Bien sûr, les tenants de l'ordre et de la discipline prêcheront sur ces territoires perdus de la République, avec une racaille colorée, et gloseront éternellement sur la présence de ces "étrangers" dans "notre" France éternelle, issue de Celtes blonds aux yeux bleus (de bonS aryens, quoi)...
Je ne vais pas me fatiguer à combattre leurs idées de merde. Je ne vais pas revenir sur les origines et les causes de ces frictions et des montées de tension, voire de violence. A un moment d'ailleurs, le drone s'élève, et nous livre une vue globale de cette "ville" enclavée dans la ville, composée de barres de HLM et de tours, où les gens sont littéralement empilés les uns sur les autres comme les étages, à l'instar de briques de Lego - pourvu que ça s'emboîte, sans bruit, et loin des yeux du bourgeois des zones pavillonnaires, ou du bobo du centre-ville.
Que peut donc bien ressentir une brique de Lego ? Qui voudrait vivre dans un tel univers concentrationnaire ? pas nos "bons" Français, en tout cas, à la conscience irréprochable et aux mains propres (et tête haute). Me revient, à ce sujet, le discours de l'Abbé Pierre. Pour être parfaitement honnête, moi non plus, bien que j'aie vécu en HLM quelque temps... - ou parce que.
Il y a d'ailleurs une réflexion, en tout début de film, lorsque Chris et Gwada baladent Stéphane "Pento" dans leur fief, qui m'a interpellée. Il s'agit d'un mac notoire, qui louait un appart à 400 €, pour y faire travailler des prostituées. Là, dit-il, tu tires un coup pour 20 €, 10 € même ; tu te fais sucer pour 2 €. Ça vaut un long discours, parfait résumé de cette misère, économique, sociale, et intellectuelle. Naufrage de la "civilisation" des "Lumières".
Mais, pour aller plus loin, entrons dans l'histoire. Celle du jeune Issa (Jésus en arabe), qui accumule les conneries et les déboires, et qui vient de voler un tout jeune lionceau justement, dans un cirque tenu par des gitans. C'est vrai qu'il a l'air d'une peluche, ce gros machin duveteux qui miaule, avec ses grosses patounes maladroites. Passons sur les détails des querelles de clocher, concentrons-nous sur la colère des manouches, débarquant à une bonne dizaine du fourgon, prêts à tout casser dans la Zone pour récupérer leur bien. Les deux communautés s'affrontent, se mesurent, et la BAC intervient pour désamorcer ce qui promet de dégénérer en bataille rangée.
Sous cet aspect-là, la BAC agit dans le bon sens. Néanmoins, si l'on radiographie un peu les propos de Chris, le chef de la brigade, on sent un relent de racisme plus ou moins maîtrisé, mais aussi beaucoup d'amertume désabusée. Ainsi qu'un comportement, non pas chevaleresque, mais plutôt cow-boyesque, à la hussard, pour résoudre les problèmes, l'essentiel étant d'obtenir la paix, surtout la sienne. Une autre tendance, soulignée par la commissaire, la cohérence de l'équipe, la solidarité coûte que coûte.
Et c'est ce qui va amener le petit nouveau, Pento, à un conflit intérieur, déchiré entre le devoir de solidarité avec l'équipe, et le respect de la légalité. Légalité sur laquelle Chris, suivi de Gwada, s'asseyent allègrement. Comme dit l'autre, la fin justifie les moyens. Oui mais...
Ainsi, Gwada, lorsqu'il fait la connerie de tirer au flashball sur Issa, est soutenu sans état d'âme par son chef, tandis que Stéphane reste plus en retrait. La seule préoccupation, d'ailleurs, des deux anciens, est de retrouver le drone qui a filmé l'accident, alors même que Chris était prêt à abandonner sur place le gamin, le livrant à son sort. C'est Stéphane qui résiste, insiste, emmène le môme, puis va le soigner dans une pharmacie, faisant preuve d'une compassion devenue étrangère aux deux autres. Cette même compassion qui retient le geste d'Issa, à la fin du film, alors qu'il était sur le point de leur balancer un cocktail Molotov fatal.
Dans ce jeu, en définitive, je ne sais lesquels sont les plus misérables, de ceux condamnés à vivre au quotidien dans l'antichambre de l'enfer, ou de ceux qui ont perdu leur humanité.
D'un autre côté, objectivement, je dois bien reconnaître qu'on ne peut pas rester constamment mobilisé par toutes les sollicitations dont on est assaillis. Prenez les infirmières, par exemple, ou les pompiers. A un moment, il faut bien qu'ils se blindent, se forgent une carapace, étouffent leurs sentiments, leur malaise ou leur dégoût, s'ils veulent pouvoir survivre et continuer à exercer. - Dans une moindre mesure, j'ai moi-même connu pareil cas aux impôts. Pour paraphraser - de manière un peu plus positive toutefois - une antienne des années 80, on ne peut pas recevoir et intégrer toute la misère du monde. A un moment, il faut s'anesthésier si on ne veut pas passer des nuits blanches pour des questions sur lesquelles on n'a aucune prise.
Un nuage d'indifférence, d'accord. Mais pas face à une victime que l'on a soi-même causée. Non-assistance à personne en danger, délit de fuite, faux témoignage, tout s'enchaîne. Puis qui vole un œuf... on connait la suite. C'est moralement indéfendable, inacceptable.
Nous en restons, hélas ! au niveau du constat. Cette situation est le fruit de très longues années de mesures fautives : politique de la ville, politique du travail, politique de l'émigration. Et des renoncements, au nom de la rentabilité. Ainsi des équipes de prévention dans ces banlieues, balayées du revers de la main par un Sarkozy méprisant, traitant les gens de "pov'con" (déjà ! Manu n'a donc même pas l'avantage d'être le premier, mauvais faussaire en tout), parlant de balayer la racaille à coup de Karcher. Les flics ne sont pas là pour jouer au foot avec les jeunes, a-t-il décrété, pas pour faire de la prévention. En même temps, selon l'expression du copieur, il avait interdit dans les commissariats d'enregistrer les plaintes, au profit de main-courantes, n'entrant pas dans les statistiques. Au lieu de lutter contre la délinquance, il s'est donc contenté de falsifier les chiffres. Quelle indignité ! pour reprendre ses propres propos.
Enfin, baladés entre une droite extrême avec ses clowns en délicatesse avec la justice, et une extrême-droite qui a depuis le temps fait la preuve de son incompétence, sauf en matière de pipeau, l'aspect social ne constituera jamais une priorité, à moins que considérer qu'une solution radicale, "finale" (souvenons-nous du lamentable jeu de mots paternel "Durafour... crématoire") constitue une issue honorable.
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