Pour dire le vrai, son souvenir est devenu assez vague dans ma mémoire. Et pour cause. On aurait bien du mal à le qualifier d’exceptionnel et le classer parmi les inoubliables. Et je ne vais pas l’inventer, j’ai purement et tout simplement oublié son prénom.
C’était une femme entre deux âges, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide. En somme, tout ce qu’il y a de plus quelconque, telle qu’on en croise quotidiennement des tas dans les rues, et sur lesquelles on ne se retourne pas. Peut-être des yeux un peu globuleux, légèrement exorbités, accusant un soupçon de myopie.
Hormis cela, une discussion facilement essoufflée ; pas le genre à débattre ardemment pendant des heures de grands sujets universels ou d’actualité. Le temps qu’il faisait, les collègues, la journée de travail ; plan-plan en un mot. Pas de considération sur le cinéma, encore moins sur le théâtre ou la poésie. Les seuls films qu’elle visionnait étaient ceux transmis dans la petite lucarne, après le journal du 20 heures.
Bref, elle sentait sa villageoise. Le terme est quand même bien désobligeant pour bon nombre de villageoises qui ont une vie cependant nettement plus riche et animée, mais je n’en vois pas d’autre ; elle respirait son plouc, y compris dans le comportement. Bien sûr, comme disait Fernand Raynaud dans son sketch du douanier, elle n’était pas une imbécile –puisqu’elle était postière. Mais bon.
Pour ma part, j’étais entré dans cette relation d’un seul pied, me disant qu’on verrait bien. Cela fut assez vite vu, en effet.
La présentation à mes fils s’est effectué sans heurt ; mais sans fol épanchement d’enthousiasme non plus, de part et d’autre. Pour mes nains, il s’agissait d’une de plus, avant la déconvenue. Pour elle, divorcée et sans enfants, cela représentait plutôt un passage obligé. Une indifférente tolérance, pourvu qu’elle puisse profiter du père.
Une après-midi où nous prélassions après une sieste passablement crapuleuse, mon cadet qui devait avoir dans les douze ans à l’époque surgit soudain dans la chambre, ouvrant la porte à la volée ; omettant que si la porte était inhabituellement fermée, c’est qu’il devait y avoir une bonne raison. Je la revois encore se redresser sur son séant, ouvrir une bouche sur un « ô » majuscule mais muet, serrant convulsivement le drap sur sa poitrine.
Poitrine, soit précisé au passage qui, pour une fois, n’était ni celle d’une limande ni celle d’une vache laitière. Normale quoi.
Le sujet fut rapidement clos par une verte remontrance que j’adressai à l’importun.
Quelque temps plus tard, elle m’annonça prendre quelques jours de congés pour le printemps. Ayant bien perçu le discret appel du pied, j’en profitai pour poser également quelques jours, et lui proposai de les passer avec elle. Elle s’en réjouit : son but était atteint.
Je débarquai donc chez elle, une petite villa proche du centre-ville, à huit cents mètres à peine de la Poste où elle officiait en tant que préposée au guichet.
Ravi, elle m’installa aussitôt dans le rôle du consort. Ah tiens ! si tu t’y connais un peu en informatique, est-ce que tu veux bien regarder un peu ma bécane ? elle rame, je ne sais pas ce qu’elle a…
Je regarde. En commençant par le navigateur ouvert, puisque je comptais télécharger un logiciel nettoyeur. Je ne sais comment je me suis débrouillé, je me retrouve avec l’historique de navigation. Une foule d’occurrences pointant sur des sites porno. Je clique, et oui, je ne m’étais pas trompé, les vidéos sont plus qu’explicites. Je l’interpelle et lui demande si elle n’avait pas cliqué par inadvertance sur un quelconque lien renvoyant malgré elle vers ces sites.
Et là je la vois rougir comme une pivoine, puis elle me dit : non, c’est quand je suis toute seule, pour me faire du bien.
Je me retiens de m’esclaffer et lui recommande, au cas où d’autres auraient à se servir de son PC, de procéder au nettoyage de l’historique et du cache ; et lui indique comment faire. On a aussitôt gagné des Gigaoctets de mémoire, c’est dingue !
Le lendemain, nous entreprenons de faire une balade à pied dans les environs. A l’aller, tout se passe bien. Elle est contente, décontractée, enjouée, réceptive. On arrive au point fixé, puis on décide de revenir. Et là, je ne sais plus ce que j’ai dit, elle a entrepris de se vexer. Elle n’a plus desserré les dents jusqu’à sa porte, me tirant une gueule pas possible, ne répondant à aucune de mes tentatives de conciliation ni d’excuse. Je n’avais d’ailleurs pas compris quelle mouche l’avait piquée, ne me souvenant pas de lui avoir fait de réflexion désagréable ni blessante.
Bref, on arrive devant chez elle, au bout de deux longues heures de marche silencieuse de sa part, et dans la dernière demi-heure de la mienne également. Elle ouvre la porte et je lui fais :
-- Bon, je vais te laisser à tes réflexions ; moi, je rentre chez moi.
-- Ne pars pas mon chéri…
-- Ça fait deux heures que tu me fais la gueule sans que je sache pourquoi, et tu veux que je supporte ça sans rien dire ? Je te laisse jouer avec les gamins de ton âge, je te pensais un peu plus mûre.
Et je la plantai là, après avoir récupéré mon sac d’affaires.
Je l’ai revue par hasard une paire d’années plus tard, au bureau de poste. Je ne l’avais pas reconnue, elle si. Elle s’est levée, a glissé deux mots à l’oreille de sa collègue au guichet voisin, avant de s’éclipser.
Même si je l’avais reconnue, je ne lui aurais rien dit, elle n’en valait pas la peine. J’ai doucement rigolé, prenant mon mal en patience en me plaçant dans la queue.
Pôvre Pépette !
