Elle s’appelait Anna. J’avais fait sa connaissance lors d’une boum, l’année de ma terminale. C’était une jeune fille tout à fait ce qu’il y a de bien, menue, discrète, assez réservée, et très jolie. Non, pas jolie, en fait. Plus que ça. Je dirais belle. De cette beauté de la statuaire antique. Sobre, racée, élégante, sans excès.
Elle s’est également avérée d’une intelligence, d’une sensibilité et d’un tact remarquables, arrivant à me persuader, avec cet instinct féminin imparable à peine teinté de rouerie, que je l’avais distinguée – alors qu’elle m’avait choisi depuis belle lurette.
Nous avions donc décidé de nous voir à la lumière du jour, sur la place de la Constitution, à la terrasse d’un café huppé quelconque, parmi le va-et-vient du chaland qui passe, de la personne pressée par une course, et des dragueurs à la recherche de la bonne occasion, de préférence sous les traits d’une blonde scandinave aux jambes fuselées et aux seins en obus. En consommant un rafraîchissement, nous discutions de choses et d’autres, approfondissant notre connaissance mutuelle, ce que l’ambiance enfumée de la boum ne permettait pas.
Plus je la côtoyais, et plus je la trouvais attirante et désirable. Il semble bien, sans prétention de ma part, que la réciproque s’avérait de même. Lassés de la position assise, des fourmis dans les pattes, peut-être un petit fond de péripatétisme remontant à la surface (après tout, nous n’étions pas si loin de l’Académie platonicienne), nous nous levâmes pour entamer quelques pas tout en devisant.
Puis, j’ai souvenir de nous être assis sur un banc. J’observais de trois-quart son profil grec, ciselé dans son austère et fine beauté. Elle avait la tête légèrement penchée en avant, regardant devant elle. Un peu fixement. Avait-elle peur que ses yeux ne parlent trop fort, en s’enfonçant dans les miens ? Elle était, en tout cas, discourant librement tout en adoptant un comportement fait de retenue et de pudeur.
Elle me faisait un peu l’impression de cette Sœur Anne, héroïne d’un planche de Gotlib, qui ne voyait rien venir1…
Nous étions fin des années 70, dans un pays aux traditions traditionalistes rigoureuses : les filles devaient arriver vierges au mariage sous peine d’être considérées comme des prostituées et déshonorer les deux familles, etc. Malgré donc mon envie, j’étais là, prostré, refoulé. Elle me paraissait si frêle, si inaccessible étoile pour le vermisseau que j’étais, intangible. Elle avait apprécié mon esprit chevaleresque, m’avait-elle dit, au début. Eh bien ! Elle aura été servie. Empreint, voire confit dans tous ces salmigondis d’amour courtois, de fin amor, et tout le tintouin, j’étais complètement inhibé, alors qu’elle n’attendait qu’une chose : que je me rue sur elle et l’emporte au septième ciel en piétinant au passage sa virginité, réelle ou supposée…
J’étais vraiment comme un cornichon face à une poupée de porcelaine, n’osant tendre le bras pour une caresse, n’osant tendre les lèvres pour lui ravir un baiser et lui manger le visage, l’embrasser à pleine bouche que-veux-tu ; la caresser, la pétrir, la malaxer comme ma chose et la faire évader de son univers confiné.
Ce n’est pas que je n’avais pas envie, bien au contraire. Mais je n’osais franchir le pas, moi l’éternel éléphant dans un magasin de porcelaine, toujours prévisageant de funestes conséquences avant d’entreprendre quelque acte important dans ma vie que ce soit.
Je suis ainsi sans nul doute passé à côté – et pourtant, je l’avais frôlée – d’une belle histoire d’amour, voire d’une passion tumultueuse qui aurait constitué, peut-être, une autre vie, parsemée de roses et de bonheur. Va savoir.
J’ai appris, plus tard, qu’elle vivait avec un certain Christos – équivalent grec de Christian. Comme quoi….
Mais cet amour larvaire – c’est bien le cas de le dire – raté, aura débouché sur une belle histoire d’amitié. Je crois que, sans qu’aucune parole n’ait été prononcée en ce sens, elle avait fort bien compris la problématique. Belle joueuse, malgré une déception certaine, elle jeta le gant et me dit : « Tu t’entendrais bien avec ma jeune sœur, Maria. Il faudrait que vous vous rencontriez ».
Et nous nous sommes rencontrés avec Maria. Sur cette même place Syndagma. Elle n’avait pas un profil de statue, mais à 13-14 ans, un visage rond et quelque peu poupin, qu’ont les fillettes sortant de l’enfance, bourgeon duveteux et tendre, pour se muer en jeunes femmes. Et pourtant, elle était d’une maturité parfaitement féminine, ainsi que je le constaterais par la suite, lors de nos nombreux échanges.
Il n’y a jamais eu le moindre entendu ou sous-entendu sexuel entre nous. La chose était extrêmement claire: nous étions de gentils amis. Cela a duré jusque vers la fin des années 80. J’habitais Annecy, à l’époque, je m’en souviens parfaitement.
Je l’avais un peu négligée lorsque je me suis installé avec ma première compagne, d’abord à Athènes, puis la suivant à Moulins, dans l’Allier. Mais nous continuions à correspondre malgré tout, moi lui écrivant en français qu’elle perfectionnait, souhaitant devenir puis enfin devenue institutrice, elle me répondant en grec.
Et puis, un jour, de sinistre mémoire, je reçois une lettre d’une écriture à la fois familière et inconnue. C’était Anna, qui avait pris la plume, traversant toutes ces années ; pour m’annoncer la mort de sa sœurette aimée. Elle aurait dû avoir 25 ans.
RIP Maria. Ton souvenir m'est cher dans l'écrin de mon cœur.
1 Dans une planche du dessinateur de BD Gotlib, une jeune fille blonde aux longues tresses, coiffée d’un haut hennin, était en haut d’une tour de son château. On lui demande : « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». Elle tend le regard, la main en visière, et répond : « Je vois le soleil qui rougeoie, la route qui poudroie… ». La planche finit un peu en queue de poisson. Ayant à traverser une rivière, elle monte dans une barque et paye le nocher qui, la transporte sur l’autre berge et, avant de la débarquer, lui réclame un nouveau péage. Moralité : Sœur Anne aux deux berges raque.
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