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Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

*balades en absurdie - instantanés - portraits - réflexions sur le temps - exalter l'expertologie *


Requiem

Publié le 14 Mars 2021, 19:56pm

Catégories : #Portraits, #Témoignages

Requiem

Sincèrement, je ne saurais pas vraiment dire pourquoi. Qu’est-ce qui m’a poussé. Pourquoi spécifiquement hier soir. Ce que je sais, en revanche, c’est que cela m’a secoué. Un peu plus qu’il n’aurait été de raison, même. Car, après tout, ce gars ne m’était rien ou presque – et surtout qu’il ne s’est pas comporté de façon très loyale envers moi, c’est le moins qu’on puisse dire. Peut-être une certaine proximité contrainte, qui a fini par créer des affinités.

Ce gars-là, j’en ai déjà parlé. Un certain Alain SaintAndré (parfois rebaptisé Saint-Alain par manière de moquerie de ma part), que j’avais connu à Moulins, dans l’Allier, après mon armée. Vers les fin 1982, début 83, que ça se situait. Nous l’avions rencontré, ma compagne de l’époque et moi, lors de promenades du samedi après-midi, dans le groupe de marche. Grand, maigre, dégingandé, une parole hachée, plein de tics nerveux, mais d’un abord facile et direct, relativement sympathique. En tout cas, bien moins coincé qu’un certain nombre de vieilles peaux du groupe, qui nous envisageaient le nez levé et pincé, les lèvres en cul de poule.

Il m’avait poussé vers le côté sportif, faisant valoir mon anatomie de marcheur de fond. Et, effectivement, je me suis laissé tenter par la discipline, accomplissant un premier 25 kilomètres dont je suis arrivé déchiré. Mais le vieux routard m’avait rassuré : c’était normal, tout le monde commençait comme ça. Je m’habituerais vite, et même, j’en redemanderais, je verrais bien.

Comme je dis toujours, chacun voit avec les lunettes de sa propre expérience, et nous ne chaussons pas tous les mêmes. Entre autres, parce que nous n’avons pas forcément les mêmes motivations non plus. En ce qui me concernait, je ne cherchais à impressionner personne, ni à remporter quoi que ce soit sur quiconque, excepté moi-même. Il s’agissait de chercher mes limites, et de les repousser, avec tout l’effort et les douleurs que cela nécessitait ; car rien n’est donné ici-bas.

Petit à petit, l’un dans l’autre, nous nous sommes rapprochés, via l’épreuve physique. Vieux routier, il se sentait autorisé à me prodiguer ses conseils, à me mettre en garde, à m’encourager dans certaines voies ; bref, à devenir – progressivement – mon mentor. De mon côté, ayant accédé à certaines menues responsabilités d’encadrement, en quête de collaborateurs, connaissant ses capacités physiques, et sachant qu’il était sans emploi, j’en étais venu à l’embaucher. Ça tombait bien, à pic même, car cet emploi que je lui proposais lui permettait de s’entraîner tout en étant payé.

Par la suite, je lui servirais de caution morale auprès de ma proprio, qui lui loua moyennant 600 francs mensuels une piaule contigüe à mon studio sous les toits, sa douche et ses WC étant sur le palier. Autant dire que, travaillant ensemble, faisant du sport idem, et habitant sur le même étage, nous en sommes venus à être très proches – en tout cas connivents.

Ayant ramassé, au cours d’un samedi après-midi de marche, 4 à 5 sacs plastiques de Carouf pleins de trompettes de la mort, j’en fis au début des poêlées entières, avant de les faire sécher et de les accommoder en accompagnement de rôtis que je concoctais. Comme les quantités étaient toujours démentielles (je ne sais pas cuisiner en petite quantité), il se trouvait ainsi invité régulièrement ; ce qui ne devait pas être une corvée pour lui, ayant un solide coup de fourchette, surtout que c’était gratos et que, sans trop me vanter, je cuisine tout de même relativement bien.

Il ne se montrait pas ingrat, de son côté. Ainsi, son frère de retour de vendanges dans le Beaujolais ayant ramené un certain nombre de bouteilles non bouchées, et titrant facilement quelque chose dans les 15 degrés, il mit les 3 boutanches sur la table, et nous nous sommes surpris à déboucher la troisième ; nous ne nous étions pas aperçus qu’on venait déjà de s’en enfiler les deux premières, occupés qu’on était à refaire le monde et à boire sec.

Le problème, toutefois, car il faut bien qu’il ait des défauts, ce gars, et dieu sait qu’il n’en manquait pas, est qu’il cherchait à se faire bien voir de tous. Assuré qu’il était de mon amitié, il se permettait de médire dans mon dos, chose que j’ignorais encore, bien que lui laissant le bénéfice du doute, et le pensant franc et loyal ; car le quidam se permettait de m’insulter face à ses collègues salariés, me disant : « en tant qu’ami, je te respecte, mais en tant que patron, je t’emmerde ». Voire.

Comme nous étions – non pas inséparables – mais fréquemment ensemble, les gens[1] nous demandaient systématiquement où était l’autre membre du tandem, lorsqu’ils nous croisaient isolément. Si bien que, autant par autodérision que par manière de mystification de ces blaireaux, nous avions décidé d’un commun accord de nous faire passer pour des homosexuels.

Certains rigolaient, conscients du jeu, mais beaucoup d’autres fonçaient tête baissée dedans. Tel son beau-frère, un mec extrêmement fragile du bulbe, qui se déclarait détective et courait après les gamins à la sortie des écoles pour leur passer les menottes ( ! sic) ; et qu’il avait fini de me convaincre d’embaucher. Or le beauf, comme on s’en doute aisément, n’était pas vraiment une flèche, et son travail était à l’avenant. Ceci expliquant sans doute cela, il s’est persuadé un jour qu’il fallait sauver l’honneur et l’image de marque de notre société ; aussi écrivit-il une belle lettre à la direction lyonnaise, pour leur signaler ma soi-disant homosexualité. J’avoue là ma première humiliation professionnelle, expliquant benoîtement à la DRH que c’était pure affabulation, pour l’entendre me rétorquer que ça ne la regardait pas, que cela fût vrai ou pas.

Lorsque j’ai été muté en 1986 sur Annecy, sans doute dépité de voir son homologue montluçonnais Jean-Pierre titularisé à mi-temps, malgré une bien moindre proximité[2] ; ou encore pour se faire bien voir de mon successeur – un pistonné qui serait bientôt déplacé -, il n’a eu de cesse de me casser du sucre sur le dos. Sa présomption trouvera d’ailleurs sa punition plus tard : se targuant de son ancienneté et de sa connaissance du terrain[3], il voulut serrer d’un peu près la nouvelle cheffe de centre parachutée là, mignonne mais facilement dépassée, comme souvent les jeunes diplômés (ils savent tout – en théorie -, mais dans la pratique, ils sont comme des valises sans poignées, là où on les pose). Viré pour harcèlement, je ne pleurerais pas sur son sort.

Bref, on l’aura compris, un bilan fort mitigé. De grandes démonstrations d’amitié, parfois sincères –du moins veux-je le croire - ; mais une duplicité, un manque de loyauté criants, lui qui arborait des principes.

À part cela, 4 principales passions : hormis la marche – il se disait champion d’Auvergne de marche athlétique -, l’amour de la nature. Il connaissait tous les oiseaux de la région, savait nommer les arbres et plantes et énumérer leurs qualités. L’amour de Brassens, dont il connaissait le répertoire par cœur, et dont il m’inculqua le goût. Une fixation sur les blagues de Coluche, dont il récitait volontiers des pans entiers de ses sketches à toute heure du jour. Et une fréquentation assidue de la bibliothèque municipale.

Pour un ancien bûcheron, il n’était donc pas complètement abruti. Mais totalement irrécupérable, refusant le fonctionnement de la société telle qu’elle était, ne voulant pas s‘engager, la rejetant même activement par mon truchement.

Ne voulant pas s’engager, non plus sentimentalement. De par sa position volontairement marginale, une sorte de clodo à domicile fixe, il aurait été incapable de vivre en couple. Nous ne parlions pas trop de ses relations féminines, que je soupçonne assez rares d’ailleurs, circonscrites à quelques filles faciles ou ivres, dans des étreintes furtives et donc sans lendemain.

La dernière fois que je l’ai vu, je l’ai dit, c’était au jardin Lecoq, à Clermont-Ferrand, face à l’ENI (actuelle ENFIP). Le contact a été assez froid. Peut-être était-il conscient de ce qu’avaient été nos relations, et du rôle duplice qu’il y avait joué. Ou bien peut-être était-ce son vrai visage.

Son visage, justement, parlons-en. En lame de couteau, émacié, encore plus bourré de tics que par le passé, ce drogué à l’endorphine m’a dit être guide de montagne. Son débit saccadé, son comportement, me laissaient augurer d’une fin prématurée.

Prématurée peut-être, mais sans doute une vie bien remplie pour lui. J’ai découvert hier soir, en consultant un site spécialisé, qu’il est décédé en 2015, à Nohanent, dans la banlieue clermontoise, à l’âge de 59 ans.

Franchement, ça m’a fichu un coup. Non pour lui, à dire vrai, mais pour moi. Les décès autour de moi me cernent de plus en plus près. Mon frère en 2003, à 48 ans ; ma belle-sœur en 2019, à 57 ans ; des camarades de classe ; et enfin lui. Non pas que j’aie encore de la tendresse pour lui, mais tout de même, vous ne vivez pas en contact avec quelqu’un pendant 3 à 4 ans indifféremment – ou alors vous êtes un monstre. Et j’ai sans doute plein de défauts, sauf celui-là.

 

[1] N’oublions que c’était la province, et que les gens sont ravis de se raconter des films de ce qu’ils ignorent, mais qu’ils imaginent si aisément croustillant ; qui les sort à la fois de leur morne quotidien et leur fournit matière à conversation et à étaler leur science.

[2] Il faut dire que Jean-Pierre assumait parfaitement et fort efficacement les responsabilités en mon absence, tandis que lui s’amusait à m’appeler en pleine réunion de chefs de centre à la direction, alors même que je lui avais instamment recommandé de ne pas me déranger sauf absolue (j’ai bien insisté) nécessité – ce qui le fit fatalement bondir sur le téléphone pour m’agonir de conneries.

[3] À noter que ce pervers, connaissant tout et tout le monde, savait bien des choses qu’il m’aurait été bien utile d’apprendre avant ; il se contentait de me laisser faire mes propres – désastreuses – expériences, venant ensuite enfoncer son clou : « si tu m’avais demandé » ou « je le savais »…

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