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Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

*balades en absurdie - instantanés - portraits - réflexions sur le temps - exalter l'expertologie *


Sali

Publié le 1 Août 2020, 14:39pm

Catégories : #Portraits

Sali

Elle ne venait pas des Somalies, Sali. Non, on ne l’appelait pas Blanche-Neige, Sali. Pour être tout-à-fait honnête, je ne me souviens plus si elle était Burkinabé réfugiée au Mali (ancien Soudan Français) étant jeune, ou à l’inverse Malienne réfugiée au Burkina-Faso (ancienne Haute-Volta dans nos livres de géographie). En tout état de cause, une ancienne colonie de l’AOF. Ce qui expliquait son français presque pur, n’était cet accent africain très légèrement perceptible. Une histoire de cordes vocales.

Quand on me l’a présentée, j’ai cru à une blague, une mise en boîte. Quand tout le monde l’appelait Sali –y compris elle-même-, moi j’entendais Sally, un prénom à tendance anglo-saxonne, me faisant plutôt songer aux prairies irlandaises ou américaines qu’au plus profond de l’Afrique noire. En fait, m’a-t-on expliqué, il s’agissait du diminutif du prénom Salimata1.

En tant que femme, elle n’était pas du tout dans mes goûts, d’un noir profond, les cheveux crépus sur un front haut et bombé, le nez camus, et une très nette tendance à la stéatopygie. Je crois qu’on aurait pu poser un plateau sur sa chute de reins sans risque de le faire tomber.
Hormis cela, un sourire qui illuminait son visage, et des yeux pétillants de malice bon enfant. Au quotidien, le cœur sur la main, dévouée, toujours prête à rendre service. Ce qui n’empêchait aucunement un jugement clair et objectif –usant rarement de termes négatifs.

Veuve, elle élevait seule 2 jeunes ados. En 2000 où je l’ai connue, elle faisait encore partie des quelques rares cas d’agents D de l’administration, échelon en voie de disparition à cette époque. Déjà que les agents C, au niveau au-dessus en termes de qualification (BEPC) et rémunération ne gagnaient pas bézef, je n’ose imaginer le salaire de misère qu’elle devait tirer en fin de mois.
Le chef de centre d’ailleurs, -un beau fumier hypocrite- m’a fait rire –c’était bien une des rares fois- quand il a eu le front de lui annoncer devant nous autres membres du service qu’il avait bataillé rude pour la faire grimper d’échelon ; alors que nous savions pertinemment tous que c’était une volonté émanant du sommet. Bref, l’essentiel est qu’elle ait bénéficié de cette petite promotion inespérée, et qu’elle en ait été contente.

Elle avait tendance à nous materner. Elle m’a épargné quelques déboires en évitant de me battre avec le sale con qui officiait tout seul dans son grand bureau d’à côté, nous sortant des préceptes mal digérés car mal assimilés de Proudhon ou autre anar, se prenant pour un philosophe maudit –ou incompris, je ne saurais trop dire.
De mon côté, j’avoue une grande tendresse camarade. Sa gentillesse, sa douceur, me touchaient énormément ; sans doute même un peu plus qu’il n’eût fallu. Mais jamais je ne l’ai prise en défaut, jamais à trahir ou médire, contrairement à bien d’autres.

Un jour que nous discutions librement, j’abordai avec elle le thème de l’excision, que je savais couramment pratiquée sous ses latitudes. Elle m’a dit que son père s’y était toujours opposé, quoique musulman (c’est marrant quand j’y pense, jamais elle n’a évoqué sa mère, pas même à cette occasion).

Pour la journée du Beaujolais, j’avais oublié qu’elle était musulmane. Résultat, elle n’a ni goûté au sauciflard, ni au vin ; heureusement qu’on a trouvé une bouteille de jus d’orange qui trainait. Malgré cela, elle ne m’en a pas voulu ; elle avait compris que cela ne résultait pas d’une quelconque volonté, mais de ma naïveté oublieuse. Il est vrai qu’elle n’a jamais fait montre de religiosité, avec un relationnel parfaitement neutre (j’allais dire « normal », mais ça aurait tout de suite revêtu une connotation dont je ne veux pas).
En revanche, pour la Journée de la Femme, elle a été la première à recevoir son bouquet de fleurs –je précise que ce dernier n’a pas été payé par le service, ni par quiconque autre que moi.

J’ai quitté le service (sévice aurait été plus approprié) au 30 avril 2001, après 8 mois d’avanies et tracasseries de toute sorte, à mon plus grand soulagement, ma mission terminée. Je crois me souvenir qu’on a échangé 2 ou 3 mails avec les conneries habituelles entre collègues ; puis nous avons sombré de part et d’autre dans l’oubli, submergés par un quotidien où le temps efface tout, à ce qu’il parait.

(1) Une brève vérification m’apprend que Sally est un dérivé de Sara ; il signifie princesse en hébreu.
Le prénom arabe Salima est inspiré de l'adjectif arabe salim qui signifie "sûr", "sain" ou encore "sans défaut".
Salimata signifierait en arabe : pure, intacte, en sécurité. Tandis qu’en africain (langue ? ethnie ?), il voudrait dire « celle qui possède la force ».

 

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