J’ai connu André dans les années 80 à Moulins. Il s’était présenté pour distribuer des publications dans les boîtes-aux-lettres, et je l’avais volontiers embauché. Je n’ai jamais eu à le regretter. Il était facteur à Paris normalement, mais, et je n’ai jamais compris comment il se débrouillait, il bossait avec nous dans l’Allier. En fait, il résidait avec sa copine à Yzeure, dans la cité du Plessis (l’équivalent pour l’agglo moulinoise des técis du 9-3).
Brun, le cheveu un peu en bataille, il avait un visage en lame de couteau, et spécialement le nez fin et pointu, comme un titi parisien. Il était de taille normale, environ 1,75 m, très mince, mais on devinait une musculature noueuse qui lui permettait de déployer des efforts sans peine. Fort sympathique, disponible, toujours prêt à aider, il sut très rapidement se faire apprécier et aimer de tous.
Originaire de Thiers, il m’emmena un jour dans sa ville, où je découvris la capitale de la coutellerie. On y fabriquait notamment le fameux couteau traditionnel aveyronnais, j’ai nommé le Laguiole (sujet qui me valut par ailleurs quelques années plus tard un débat quelque peu animé avec l’écrivain Jean Anglade, originaire de la région lui aussi). C’était du reste sa fête ou son anniversaire, je ne me souviens plus trop au juste et, de passage dans le bistro tenu par un de ses copains d’enfance, ce dernier lui remit un Laguiole comme cadeau. Lui réclamant au passage un franc.
Comme je ne connaissais pas la coutume, on m’expliqua qu’en échange d’un couteau offert, la superstition voulait qu’il faille toujours remettre un franc, pour ne pas couper l’amitié. [Symboliquement le couteau est « vendu » plutôt qu'offert. Vendu n'est pas forcément le terme le plus exact : d'une part la tradition précise que la pièce de monnaie échangée devrait être celle de la plus petite valeur possible, pour appuyer qu'il ne s'agit pas d'une question marchande mais bien d'un échange symbolique. Le symbole réside dans le fait qu'on ne peut diviser (couper) une pièce].
J’appris également le même jour l’origine de l’expression « un quart d’heure thiernois », expression que je ne connaissais pas (comme quoi, tout ne s’apprend pas dans les livres).
Il s’agit en fait d’une mesure de temps assez élastique, et très méditerranéenne ; toujours trop courte pour la personne obligée, toujours trop longue pour celle qui attend. Elle varie en fait, mais excèdera toujours le strict quart d’heure, s’étalant jusqu’à une bonne heure d’horloge.
Ce n’est pas pour rien qu’on affirme que l’Auvergne est la porte du midi.
Nous ayant invités un jour chez lui, il nous présenta sa compagne –disons plutôt sa copine, lui étant souvent sur Paris, et elle VRP sur les routes- Nicole, à moi et quelques autres de la bande. J’ai été immédiatement refroidi. Elle ne paraissait n’avoir rien de sympathique, se comportant de manière rogue voire tyrannique avec lui, nous tenant à l’écart, avec une forme de mépris ou de feinte ignorance. Physiquement en plus, ils ne s’appariaient pas du tout, elle faisait le double ou le triple de ce pauvre André. Je ne saurais même pas dire si elle était jolie malgré tout, tant elle m’a parue antipathique dès le premier moment.
Bref, ils n’allaient pas du tout ensemble. Cela paraissait plus qu’évident à tout monde –nous nous étions regardés et consultés muettement- sauf au pauvre Dédé. Mais qui étions-nous pour juger ? et il semblait y trouver son bonheur ; nous n’avions pas le cœur de le doucher –il nous en aurait voulu à mort, car autant il était sympathique, autant il pouvait se montrer mauvais comme une teigne si on lui faisait une crasse.
Nous hochions la tête, catastrophés, en sortant de chez lui. Mais bon, parfois les extrêmes opposés s’attirent, dans le genre sado-maso.
Ce fut un coup de tonnerre lorsqu’il nous annonça, radieux, qu’ils avaient décidé de se marier. Nous étions stupéfaits. Personne n’osa piper mot, soulever la moindre objection, émettre le moindre début d’avis négatif. Il avait l’air si heureux, notre garçon, si sûr de lui. Qui aurait osé lui casser son beau jouet ?
Au contraire même, nous le félicitions. Personnellement, j’étais convaincu que cela ne durerait pas. Et que la chute serait dure, âpre, amère.
Je porterai toujours en moi ce remords d’avoir tenu ma gueule fermée, une des rares fois où je n’aurais pas dû. Mais en même temps, c’était si délicat. Et il n’y a pas de pire sourd que qui ne veut pas entendre, de pire aveugle que qui ne veut pas voir l’évidence.
Entre-temps, je fus muté à Annecy, et j’eus bien d’autres préoccupations en tête.
Jusqu’à ce que je rencontre mon vieux compagnon Alain (dont j’ai déjà dressé le portrait ici), à Clermont-Ferrand où je suivais une scolarité à l’ENI. C’était en 2000, dans le jardin Lecoq. Je lui demandai des nouvelles des anciens, évoquant André. Il énuméra pêle-mêle le divorce (je ne fus pas surpris), la perte d’un œil (mince !), et son affectation à la poste de Cusset.
J’ai tenté de renouer contact, lui écrivant une lettre, n’osant l’appeler. Je n’ai jamais reçu de réponse.
Suite à de très récentes recherches, j’ai trouvé un profil sur FB, réduit à sa plus simple expression (7 amis), sans photo, preuve d’un désintérêt manifeste pour le réseau, mais cela semble bien être lui.
Également son adresse physique ainsi que son téléphone. Je suis tombé sur une messagerie, avec une voix féminine et anonyme. Absence ou volonté de ne pas être dérangé, je n’ai pas insisté. Ce n’est pas évident, 35 ans après.
