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Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

*balades en absurdie - instantanés - portraits - réflexions sur le temps - exalter l'expertologie *


Instantaneige

Publié le 7 Janvier 2021, 21:15pm

Photo d'Alexander Petrossyan (St-Petersbourg)- cette vue me rappelle une toile de Coubet, des toits de Paris

Photo d'Alexander Petrossyan (St-Petersbourg)- cette vue me rappelle une toile de Coubet, des toits de Paris

Je rentrais, tout à l’heure, de la Poste d’où je venais d’expédier un colis vers cette île isolationniste qui ne sait plus sur quel pied danser. J’en avais profité pour offrir un exemplaire de ma production à la factrice, une brave bête très gentille et serviable, mais avec une - légère – tendance cancanière. Occasion notamment pour lui expliquer que le courrier adressé à un certain M. Noël qu’elle déposait dans ma boîte était en fait pour moi ; que c’était mon pseudo. Un pseudo, soit dit entre parenthèses, qui a bien fait marrer ma grosse vache de boulangère – pas grave, ça la changera de sujet ; d’habitude, c’est après les « cas soces » qu’elle en a.

Elle a été bien surprise d’apprendre que j’écrivais, ma factrice. Eh oui, ça ne se lit pas sur mon visage ; et je ne l’ai pas crié sur les toits non plus.

Bon, elle m’avait déjà classé parmi les originaux, la chère âme, à me balader été comme hiver pieds nus dans des sortes de Crocs, ou des espèces de sandales genre Birkenstock. A quoi bon lui expliquer que mes pieds sont enflés, comme ceux d’Oedipe (d’où son nom d’ailleurs), et que j’ai du mal à enfiler ou enlever des chaussettes, ma souplesse ayant succombé aux rhumatismes qui me clouent depuis mon jeune état d’adulte ? - Mon toubib m’avait montré des « becs de perroquet » sur les radios de ma colonne, je vous assure que c’est impressionnant à voir.

En tout cas je suis certain que, dès demain, la moitié du village saura qu’elle compte un écrivaillon dans ses rangs. Quant à l’autre moitié, elle ne doit voir l’utilité d’un bouquin que pour meubler un rayonnage, ou encore caler le pied d’un lit. Ou alors rappeler l’école aux mioches.

 

Je m’en revenais donc, non pas précisément heureux, mais content, de m’être débarrassé d’une corvée, et d’avoir tchatché un brin. Ce n’est pas tous les jours que ça m’arrive, à vivre reclus chez moi et ne sortir que pour l’essentiel, de discuter avec quelqu’un, sympathique au demeurant.

Et je cheminais, nez en l’air, quand je découvris la forêt, là, en face de moi, à moins de 500 mètres de distance, dans l’air clair de cette après-midi hivernale. Comme dans une sorte de conte de fées, les conifères grégaires étaient saupoudrés, jusqu’au sommet de la colline. Ne manquaient que les boules, les guirlandes, et quelques étoiles cimières.

Mon coeur a tressailli. Passagèrement envahi par un souffle d’enfance, et mes grands yeux brillaient comme des soucoupes. Ma journée s’est illuminée, un petit criquet s’est mis à chanter dans un coin de ma tête.

Ça me changeait de la vue ordinaire sur le kebab et la boulangerie d’en face, et les toits, gris ou ocres qui les surmontent. J’avais bien aperçu un mince tapis de neige sur les rebords, attendant de fondre et goutter dans le chéneau, mais je n’imaginais pas si belle vue. Et, de ma salle de bains, je ne vois que les feuillus roussis qui bordent les habitations, qui se sont vite ébroués et débarrassés de leur parure immaculée.

 

Je me suis promis de partager cette émotion. Voilà qui est fait. Pour les citadins, je vous plains de ne pas connaître, dans votre train-train de grisaille, ce genre d’émerveillement. Mais je vois déjà les épaules des ruraux se hausser : quoi de plus ordinaire, pensent-ils, on n’y prête même plus attention.

Dommage, cet enfant qui étouffe sous le faix de la vie ne demande pourtant qu’à s’émerveiller.

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