C'était il y a bien 35-40 ans de cela. A l'époque j'étais un jeune chef de centre. Jeune, très jeune.
Je dirigeais, animais, gérais et administrais 2 centres de profit - c'est comme cela qu'on les appelait à l'époque des OPA, fusions-acquisitions et autres joyeusetés du libéralisme testé et approuvé par l'ère mitterrandienne -; mon camp de base à Moulins, et le second d'abord sur Vichy, qui présentait l'inconvénient, outre géographique et des mentalités, de me faire buter sur la zone de mon ex-chef et mentor, le Puy-de-Dôme. Je l'ai vite troqué contre celui de Montluçon, qui m'offrait bien plus de possibilités : la Creuse et le Cher étaient notre far-ouest à l'époque, tandis que je faisais des raids en Nièvre depuis chez moi.
J'étais encore en phase ascendante sur ce centre assez récemment créé (moins de deux ans), lorsqu'un jour, je fus convoqué par un de mes principaux clients. Que je sois convoqué n'était pas insolite en soi ; le bizarre fut que je fus reçu immédiatement et presque cordialement par un directeur de Carrefour qui d'ordinaire se montrait grincheux, chafouin, n'ayant pas une minute de son précieux emploi du temps à perdre avec moi. J'avais beau être encore jeune, je n'étais tout de même pas tombé de la dernière pluie non plus.
Dans les 5 minutes de mon arrivée, le directeur du magasin But, le mal-nommé Renard, un casse-bonbons de première, vint se joindre à nous. Leur façon de faire me prouvait qu'ils étaient de mèche, et je sentais confusément - parfois un peu de parano a du bon - que je n'étais pas là par hasard mais qu'ils comptaient bien me jouer un tour de leur façon. Se concertant, ils décidèrent donc du départ, m'assurant qu'un troisième larron, accompagné de l'huissier (tiens donc !) nous rejoindrait en route.
Nous nous dirigeâmes, dans la spacieuse et puissante voiture du convoquant, sur les bords de l'Allier, quelque part entre Toulon et Chemilly. Les autres nous y attendaient. Après avoir salué tout le monde, et alors que personne ne voulait m'expliquer le motif exact de ma présence (je me doutais que ce ne serait pas pour me féliciter, ni pour m'offrir une balade récréative), nous nous approchâmes du lieu du délit.
Là, en un beau tas, des paquets de dépliants Carrefour, But, de la troisième enseigne (motif de la venue du troisième larron), ainsi que du canard gratuit local. Des paquets même pas ouverts, qui auraient pu plaider pour une distribution partielle, non, intacts les paquets.
Je comprends très vite quand on m'explique suffisamment longtemps. Au cas présent, il n'y avait pas grand-chose à dire, le fait était accablant. Comme l'huissier se manifestait pour faire son constat, je compris que l'affaire aurait des chances d'aboutir devant un tribunal quelconque. Le seul moyen d'atténuer quelque peu ma responsabilité était de prouver que l'acte était signé. Je demandai donc audit huissier de relever un marquage au feutre de couleur sur la tranche des paquets.
En effet, tout exemplaire sortant du centre était marqué selon un code couleur qui permettait d'identifier l'indélicat. En me référant à la feuille de répartition de ce jour-là, le responsable fut vite trouvé. Je le convoquai donc et lui notifiait son licenciement immédiat pour faute lourde, sans préavis ; l'assurant qu'en cas de contestation, sa signature ayant été relevée, aussi bien ma société que les clients lésés seraient fondés à se retourner contre lui. Bien sûr, il ne fallait pas non plus qu'il s'attende à percevoir la rémunération de sa tournée - qu'il n'avait pas faite.
J'ai perdu le fameux Renard et son But, qui me préféra un concurrent aux méthodes différentes mais ayant fait leurs preuves - à savoir que les distributeurs étaient déposés sur le terrain en J9 et contrôlés au fur et à mesure de l'avancement des travaux par le chef d'équipe, au lieu de faire confiance à des distributeurs autonomes comme ma société le faisait - qui présentait également l'avantage d'être moins cher. Les deux autres furent plus sensibles à mes arguments de l'erreur humaine - après tout, ils connaissaient bien ce qu'ils appelaient DI dans leur jargon, ou Démarque Inconnue, savoir de la casse, de la fauche interne ou externe, ou des articles périmés qu'on retrouve dans les poubelles. Je continuai donc à collaborer avec eux, après un - très - large geste commercial de compensation.
Travailler dans les années 80, avec une législation du chômage aberrante, coupant tout subside au-delà de 20 heures mensuelles déclarées ; dans une région où il n'y avait quasiment pas d'industrie ; avec des chômeurs timorés, fainéants -ou tout simplement vaccinés, comme les deux qui touchèrent en fin d'un mois enthousiaste, actif et laborieux, le premier 20 Francs, le second 10, tout cela parce que la personne qui passait les payes à Clermont-Ferrand privilégiait ses employés d'abord - relevait de l'exploit.
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