Suite à la publication hier de la lettre d'Elisabeth Badinter sur le port du voile islamique, je tiens à expliquer ma démarche, qui peut prêter à interprétation en ces temps troubles.
Qu'il me soit permis de rappeler en préalable que j'ai des origines mélangées, comme beaucoup de nos concitoyens ; certaines transfrontalières, d'autres plus lointaines. L'Histoire est faite ainsi, je n'y peux rien, et beaucoup de peuplades ont traversé la France, dont les frontières ont par ailleurs bougé au cours des siècles ; seuls quelques irrédentistes se reproduisant exclusivement au sein de leur cellule familiale semblent avoir échappé à cette dynamique (consanguins, je cherchais le mot).
Je rappelle juste la promenade de l'Alsace-Moselle entre l'Hexagone et les casques à pointe, pour être réintégrée en 1945 en maintenant le bénéfice du Concordat exceptionnaire. La Corse, tout adepte de Napoléon le sait, n'a été achetée à Gênes qu'en 1768. La Savoie a été annexée en 1860. Le comté de Nice s'est également baladé entre 1814 et 1860 dans les domaines du royaume de Sardaigne. Etc.
Je ne vais pas réenfourcher mon cheval de bataille sur la gestion de l'après-guerre, de la (dé)colonisation et du parcage en banlieues (pour éviter le bruit et les odeurs, notion chère à Chirac) de l'immigration plus qu'activement recherchée pour reconstruire un pays anéanti par la barbarie nazie et de ses zélés collaborateurs. Laquelle immigration s'est plus ou moins regroupée par affinités, conditions économiques (les pauvres en HLM, n'est-ce pas), origines ethniques et par voie de conséquence aussi religieuse. Puis regroupement familial, deuxième génération le cul entre deux cultures, mais avec des prénoms et des caractéristiques physiques qui font que votre embauche n'est pas trop souhaitée dans le XVI° arrondissement, quartier chaud-bouillant par excellence.
Des parents plus ou moins analphabètes, auxquels on n'avait recours qu'en raison de leur force physique et leur docilité à accepter des tâches sales, malsaines, répétitives, dégradantes. Des rejetons plus éduqués, mais rejetés, se sentant à tort ou plutôt à raison exclus de l'ascenseur social dont on parlait fut un temps - oui mais que pour certains ; les autres sont priés d'utiliser l'escalier - et de service de surcroit.
Exclusion, chômage, déscolarisation, délinquance voire criminalité, commerces illicites divers. Et, par réaction, repli identitaire sur la famille, sur des coutumes, sur une religion. Embrigadement sans nul doute aussi par certaines mouvances. Et face à ça, une politique de plus en plus frileuse du côté social et répressive au niveau policier. Souvenons-nous d'un certain petit Nicolas qui affirmait que les flics n'étaient pas là pour jouer aux nounous en banlieue, mais pour faire du chiffre. Pas de prévention, de la répression.
J'ai vécu dans un de ces départements défavorisés. On entendait la nuit les sirènes des bagnoles de poulets ou du Samu. Première fois que je suis monté à Clichy-sous-Bois, au Chêne Pointu, mes collègues m'ont traité de fou. Et il est vrai que j'avais un peu les chocottes à m'y balader ainsi. Mais personne ne m'a agressé, ni physiquement, ni même verbalement. Et je tiens à le dire, parce que quand on écoute et lit les médias, c'est l'enfer sur Terre. Peut-être parce que je n'avais pas la carrure d'une ballerine de 12 ans ? Je ne sais pas.
Exerçant une profession pas forcément sympa (les impôts) et m'occupant de recouvrement face à de mauvais payeurs dont très souvent la mauvaise foi était plus décisive qu'un réel problème conjoncturel ou circonstanciel, j'ai été traité de raciste. Mais vu les noms d'oiseaux qui circulent dès qu'il y a un infime soupçon de désaccord, ça ne m'a pas beaucoup affecté.
En revanche, et j'en reviens au contenu de la lettre de Mme Badinter, j'ai été en poste à Saint-Denis, ville où j'ai vu le plus de gens à tendance "intégriste", soit barbus, coiffés de kufi et vêtus de djellaba pour les hommes, tchador ou burqa pour les femmes.
Vient un jour une femme qui me demande à l'accueil au sujet d'un dossier. Ne m'en demandez pas le motif exact, ça remonte à 15 ans, et je ne m'en souviens guère. Ce que je me rappelle bien en revanche est qu'elle était voilée intégralement de pied en cap, tout en noir. Pas de grillage de tissu au niveau des yeux, mais des lunettes de soleil noires, énormes, alors qu'on était à l'intérieur - donc à l'ombre, j'insiste. Aux mains, des gants de soie ou une matière approchante. Et elle se met à me parler.
Comme nous discutions de son dossier, et qu'existe une obligation de discrétion professionnelle, je lui demande de me prouver son identité. Elle me tend une carte d'identité (française, de mémoire), où elle était à visage découvert sur la photo. Du diable cependant si je pouvais vérifier avec son apparence sur le moment !
Comme le nom correspondait, je me suis bien posé la question de la possible usurpation d'identité - ce qui n'était pas à exclure a priori. Et me voilà bien embêté. Lui demander de dévoiler son visage, elle aurait très vraisemblablement poussé les hauts cris. Appeler le chef de service ? ils sont comme ces livres sur les étagères des bibliothèques : plus ils sont placés haut, et moins ils servent (plus exactement, moins on s'enquiquine à s'en servir, car il faut se justifier avant, pendant, puis encore après).
Quoi qu'il en soit, j'ai expédié l'affaire, sans trop me mouiller - vu les circonstances. Mais je peux vous assurer d'une chose : c'est qu'il est extrêmement "malaisant" comme disent nos cousins de la Belle Province de discuter avec quelqu'un dont vous ne voyez pas les yeux ni le regard, et qui cependant, lui, n'en perd pas une miette.
Enfin, dans un domaine plus général, je tiens à dire que j'estime pour ma part, comme les féministes, qu'il s'agit d'un signe d'aliénation du corps de la femme. Et que j'y suis personnellement opposé. Ni aliénation à l'homme, ni à aucune religion.
Voilà, c'est dit, je suis soulagé.