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Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

Sérendipidité & Ultracrépidarianisme

*balades en absurdie - instantanés - portraits - réflexions sur le temps - exalter l'expertologie *


La course

Publié le 5 Juillet 2020, 19:39pm

Catégories : #Témoignages

La course

Le fond de l’air était frisquet. En ce dimanche matin d’hiver très clair, on le trouvait même un peu piquant, tout en sautillant sur place. Autour de nous, des vagues se formaient, s’agglutinaient, immobiles, puis se brisaient. Les gens circulaient, s’interpellaient d’un groupe à l’autre, fébriles, se haranguaient, plaisantaient, lançaient des piques, se défiant du regard et de la parole. L’ambiance « émulation sportive » en un mot.
Le bourdonnement, interrompu parfois par quelque craquement ou par un effet Larsen des haut-parleurs envahissait l’espace, et progressivement la pensée :
Carrouf, pour des achats de ouf, pas de barouf, serinaient-ils.

Des éclats de voix : tout le monde est prêt ? Départ dans 5 minutes... nous rappelons à nos aimables participants que cette course de 10 km s’effectuera sur un parcours balisé, jusqu’à les arbres, et puis retour… que le ravitaillement est aimablement fourni par Votre hypermarché Carrouf Moulins, avec la participation du journal La Montagne… le brouhaha montait tout autour, les gens s’impatientaient. Commentaient. Anticipaient.

Je m’en foutais. J’étais bien, là. En compagnie de cette jeune femme croisée à plusieurs reprises lors des marches. Danièle, qui deviendrait plus tard ma deuxième compagne (enfin, compagne, c’est vite dit… en fait, toute une histoire, 9 ans quand même). Une brune sportive, bien charpentée, un brin dodue, plaisantant souvent, riant parfois, tout en se frottant énergiquement les mains. Signe machinal d’embarras, comprendrais-je plus tard.

En ce moment même, elle était tournée vers Alain, mon vieux camarade, mon complice, mon alter égal qui n’hésiterait pas à me poignarder dans le dos plus tard, ne se gênant d’ailleurs jamais pour m’égratigner régulièrement au passage. Mais j’étais heureux. Je m’en foutais. Résolument tourné vers un avenir hypothétiquement radieux, je refusais de m’arrêter à des détails mesquins, aussi insignifiants à mes yeux que leurs auteurs qu’ils interprétaient.

Nous étions là, tous les trois, nos têtes penchées vers l’intérieur d’un cercle imaginaire, pour mieux entendre ce que chacun de nous disait, pour ne pas être pollués par l’envahissant et importun haut-parleur. Un sourire gourmand sur nos lèvres, nous finissions d’ourdir un plan révolutionnaire concocté depuis une semaine que nous avions décidé de concourir à cette course, de con-courir.

Le top du départ fut enfin donné, et un grand cri de soulagement s’éleva, tandis que les gens se précipitaient vers le parcours balisé, certains se lançant comme des flèches pour prendre la tête du cortège. Enfin la masse amorphe de la foule s’ébranla, s’allongeant, s’étirant au gré de la force déployée par les mollets. Ne restaient plus que les organisateurs sur le podium et autour, ainsi que quelques badauds venus assister au départ (et aussi à l'arrivée).

Après avoir laissé passer impavidement le gros de la troupe, ne voyant plus personne s’élancer, nous partîmes enfin, d’une foulée tranquille. Nous avions en effet décidé de suivre le principe du baron de Coubertin, l’essentiel c’est de participer, et mettions un point d’honneur à rester les derniers de la longue trainée qui commençait déjà à s’allonger.
Pour nous, il était clair qu’il ne pouvait qu’y avoir qu’un seul vainqueur (ou vainqueuse). Que de toute manière, il n’y avait que 3 places sur le podium. Que nous étions là pour le plaisir de l’exercice ainsi que d’être ensemble, connivents. Alors arriver 10ème, 123ème ou dernier, quelle importance ? N’était-ce pas un peu vain, et très imbécile ?
Se dépasser ? Pour prouver quoi, à qui ?

Nous papotions donc peinards, d’une foulée souple et économique, tout en veillant précautionneusement à rester derrière tout le monde. Groupés, certes, et derrière. Par dérision, voire par mépris pour l’idée de compétition, ce principe devenu un leitmotiv dans notre société.
Une sorte d’anarchisme pacifique et de bon aloi, de refus des règles, de la conformité, de la connerie ambiante.

Sur le parcours, les gens nous encourageaient, nous houspillaient : allez ! allez ! un petit effort…. Nous, on ricanait. Ils se regardaient entre eux, effarés, scandalisés : étions-nous donc bêtes à ce point ? Voui ma bonne dame.

Nous arrivâmes enfin sur la ligne d’arrivée, que nous franchîmes au pas. D’un même pas. Pour qu’il n’y en ait pas un avant l’autre, mais tous les 3 en même temps, bons derniers. Hormis un ou deux regards amusés, les gens nous regardaient plutôt scandalisés. Décidément, ils ne comprenaient pas.

Nous pensions à ce brave Brassens : « Non les braves gens n'aiment pas que / L'on suive une autre route qu'eux... ».

 

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