La scène se déroule dans la fin des années 80. Je représentais alors une petite maison d’édition dauphinoise sur un vaste secteur Est, allant du Luxembourg à Perpignan. Du boulot, il y en avait, de l’argent à gagner aussi, pourvu qu’on ne soit pas fainéant. Et à l’époque, je ne manquais pas de courage.
J’étais donc en train de finir ma visite dans une librairie strasbourgeoise, la fameuse Kléber International, qui tenait vaillamment tête à la FNAC en face. Je remballais mes catalogues, mon bon de commande bien rempli, mon sourire, et saluais le libraire avec lequel j’avais travaillé. Soudain, j’aperçois une silhouette qui ne me paraissait pas inconnue. Ce qui ne manqua pas de m’étonner car je ne faisais très souvent que traverser les villes dans lesquelles j’opérais, sans m’arrêter plus de temps qu’il ne m’en fallait pour mes visites, ou encore manger et dormir. Autant dire que je ne connaissais pratiquement personne, et mes clients ne me paraissaient pas suffisamment familiers pour que je crusse les reconnaitre de façon aussi certaine.
Ma mallette close, je sortis donc derrière cette figure féminine qui s’en allait sur le large trottoir, accompagnée de 2 fillettes, dont l’une en poussette. J’accélérai le pas, sans vouloir non plus courir, ce qui aurait pu avoir pour effet de l’inquiéter. Parvenu à sa hauteur, je la considérai attentivement. Mon intuition ne m’avait pas trompé : cette figure m’était connue, à défaut de pouvoir affirmer qu’elle m’était familière.
Mais voilà : comment l’aborder sans avoir l’air d’un vulgaire dragueur ? Je me lançai tout de même à l’eau, férocement embarrassé :
- Excusez-moi madame de vous aborder de manière un peu cavalière, mais il me semble que nous nous connaissons..
Et là, elle s’arrête, se tourne vers moi, et avec un sourire lui fendant le visage, elle me fait :
- Oui, Christophe, c’est moi…
Il s’agissait d’une camarade connue en primaire, à Athènes (ce qui rendait cette rencontre encore plus hautement improbable), Ismini C. Au cours de son cursus, elle a été amenée à redoubler, et je l’avais un peu perdue de vue, n’ayant pas trop d’affinités particulières avec elle, bien qu’elle ne fût pas désagréable.
A ce qu’elle m’expliqua, elle était venue à Strasbourg à la fac, et y avait rencontré un Alsacien, avec lequel elle s’était mariée, et dont j’avais les rejetons sous les yeux.
Elle me communiqua ses coordonnées, moi les miennes (j’habitais encore Annecy à l’époque). Cependant, j’ai déménagé à quelques reprises depuis, et l’eau a coulé sous les ponts, du moins en ce qui me concerne.
Je ne l’ai pas contactée, n’osant pas trop me targuer de relations passées aussi ténues ; ayant interprété sa fuite – ou ce que j’ai traduit comme telle, puisqu’il semblait bien qu’elle m’ait reconnu- comme un aveu. Quant à elle, je ne sais pas si elle a fait la démarche.
J’avoue ne même pas l’avoir recherchée sur Facebook, où j’ai pourtant retrouvé une armada d’anciens élèves…
PS: je l'ai retrouvée, non sous nom de jeune fille que j'avais connu, mais de femme mariée..
