Dans un costume suranné à la coupe improbable, lustré de patine aux coudes, sur une chemise à jabot qui avait dû être blanche jadis, un pantalon à pattes d’eph, des souliers vernis craquelés, un pingouin endimanché s’égosillait dans le micro qui craquait et déformait la voix, grâce à des enceintes de médiocre qualité : « … et maintenant, cher ami Professeur Duschmoll, vous voudrez bien nous livrer le secret de … ».
La jeune femme s’était encore rapprochée de lui, si cela était possible, quelques cheveux échappés de sa blondeur chatouillant ses narines. La frimousse levée vers lui, cherchant son regard : « ça me soûle, pas vous ? puis cette chaleur ! je n’en puis plus ; je sors prendre l’air. Voudriez-vous m’accompagner ? ».
Il ne cherchait qu’une bonne occasion pour échapper à cette foule, son brouhaha de chuchotis indiscrets, ces flots de lumière aveuglante, cette touffeur qui lui portait le cœur au bord des lèvres. Toutes ces mondanités, ce concours de sourires de faux-derches carnassiers, ces crétins grégaires s’agglutinant les uns aux autres et se congratulant à qui mieux mieux, faute de pouvoir s’entre-déchirer ouvertement dans une société prétendument policée. Ces regards inquisiteurs, féroces, ou dédaigneux, brillants de malice et de stupre, ou encore révélant un vide abyssal de la pensée. Ces mains tendues vers le buffet, se crispant autour d’une coupe de mauvais champagne, happant des canapés tiédasses ou des petits fours desséchés. Ces bribes de conversations décousues, où les gens feignaient de s’intéresser à autre chose qu’eux-mêmes et leur nombril, souvent sur le dos d’une victime expiatoire toute désignée. Ces yeux rivés sur des courbes féminines, fesses ou seins avantageux, dont les heureuses propriétaires, toutes roses de plaisir, sentaient la discrète morsure, se pavanant, pérorant dans des poses avantageuses, fières de leurs atouts et dans l’expectative d’une fin de soirée un peu moins monotone et plus animée dans l’intimité d’une chambre inconnue.
C’est donc avec un grand soulagement qu’il la suivit. Sorti du cercle de lumière, il la chercha du regard. Pour apercevoir une forme pâle, due à sa robe de cotonnade blanche, seule au bout de la terrasse dans la nuit et le silence. Il s’approcha, à pas égaux, cherchant à masquer l’impatience du désir. Ça faisait un moment déjà qu’il l’avait repérée au cours de la soirée. Et il semblait qu’elle lui avait marqué un intérêt certain, elle aussi, se rapprochant discrètement pour venir s’installer jusque sous son nez.
Il la rejoignit. Elle avait tourné la tête un bref instant en direction de cette ombre qui venait vers elle ; le reconnaissant, elle orienta à nouveau son regard vers un point indistinct dans la nuit.
Tout autour d’eux, un noir profond mais clair à la fois, translucide. On distinguait, l’œil s’étant accommodé au manque de lumière, les troncs des arbres, pins parasols, rouvres, buissons. La lune, grand disque pâle trônant dans un coin du ciel sombre, y était pour beaucoup. La lune, dont on percevait nettement les cratères et autres reliefs à l’œil nu. La chaleur ici était bien moindre, la température plus clémente, une fraîcheur bienvenue, mais pas au point de frissonner.
Au loin, un jappement. Un chien ou peut-être un loup, s’adressant à l'astre nocturne. Puis le crissement de ces insectes, grillons et cigales, qui se répondaient et s’émulaient mutuellement. Des bruits discrets de branches agitées au passage d’un petit animal sauvage, un murmure de feuilles. Des senteurs chatouillaient délicieusement les narines, mélange de résine, de lentisque, de senteurs de thym et de romarin s’élevant depuis la garrigue. Une petite brise apporta une note salée, iodée.
Tout autour, le désert. Pas de lumière d’habitation, pas de route, pas de phares de voiture ; pas de panneau publicitaire disgracieux tâchant la nuit, ni de déchirure de laser. En dressant l’oreille, on percevait dans le lointain le ressac toujours renouvelé.
Il parvint à sa hauteur, silencieux, les sens ouverts à ces perceptions nocturnes. Il huma un parfum léger, aux notes fleuries. Dans la pénombre, son visage était dirigé vers lui, ses yeux cherchant les siens. Il s’approcha, à la toucher. Et alors qu’il ouvrait la bouche, elle scella ses lèvres, en une promesse nocturne muette.
